Le Temps des Nuages

Extrait 2

Il était une fois une étoile sur laquelle vivait un petit peuple. L’étoile ne s’avérait pas bien grande et se perdait dans un univers immense. Les êtres du petit peuple, fasciné par cet univers, le contemplaient souvent, de plus en plus longuement, mais sans jamais oser s’y aventurer; l’obscurité y était bien trop dense.

Un matin, l’un des êtres fit remarquer qu’il s’ennuyait sur l’étoile. Les autres se mirent à réfléchir et conclurent qu’eux aussi s’ennuyaient. Ils arrêtèrent de contempler l’obscurité et se retournèrent vers leur étoile en se demandant ce qu’ils pourraient y faire pour cesser de s’ennuyer. Hélas, la luminosité fut tellement vive qu’ils durent fermer les yeux ; cela faisait trop longtemps qu’ils ne l’avaient plus regardée. Dès lors, certains maintinrent les paupières closes face à la lumière tandis que les autres gardèrent les yeux rivés à l’immensité obscure.

Un jour, celui qui avait déjà parlé, gagné par la colère, s’exclama :

– À quoi nous sert-il de demeurer sur notre étoile sans pouvoir la regarder, et de regarder l’univers sans pouvoir s’y aventurer ?

Ses compagnons recommencèrent à réfléchir. Force fut de constater qu’ils étaient du même avis. Chacun s’organisa donc pour quitter l’étoile. Après tout, n’en avaient-ils pas fait maintes et maintes fois le tour ?

Quelques heures plus tard, le petit peuple était prêt. Il se positionna sur le bord du monde et fit le grand saut. La chute dura longtemps. Des centaines de paysages plus merveilleux les uns que les autres défilèrent. Le petit peuple se félicita grandement d’avoir pris une telle décision. Bientôt, l’étoile d’origine disparut de leur vue, et des mémoires. Puis quelque chose de solide se présenta. Il s’agissait d’une planète. L’atterrissage fut rude et douloureux. Chacun compris à cette occasion que son corps s’était densifié.

Après avoir soigné les blessures avec ce qu’il trouva sur la planète d’accueil, le petit peuple commença à ressentir la faim, puis la soif. Ce fut le début d’une longue quête. Une région où courait une rivière, des arbres donnant des fruits ainsi que des plantes comestibles finit par se présenter. Le petit peuple s’y installa et y vécut un certain temps dans la quiétude.

Mais voilà que les vivres vinrent à manquer. Pour remédier à la pénurie, le chef attribua à chacun une parcelle de terre avec pour tâche de l’entretenir et d’y faire fructifier de la nourriture. Quant à l’eau, heureusement, elle ne cessa jamais d’arriver en abondance.

Suite à de longs mois de labeur, certains en eurent assez de travailler, tandis que les autres y mettaient le plus grand soin. Les uns toisèrent ces autres puis les volèrent. Les autres se fâchèrent et érigèrent des murs autour de leur parcelle. Les murs furent détruits par les uns puis reconstruits plus solidement par les autres.

Ceux qui refusaient de travailler furent plus forts. Ils devinrent menaçants et la planète retrouva son calme. Les uns grossissaient grâce au labeur des autres devenus maigres. Partout, entre les coeurs, se dressaient d’infranchissables murailles.

Une nuit, une lumière passa au-dessus de la planète. Ce fut un évènement sans précédent, car chacun reconnut l’étoile. Chacun se souvint combien il y avait été heureux et chacun regretta de ne pas avoir su apprécier ce bonheur. Le petit peuple se rassembla en vue de rentrer chez lui. Hélas, les corps et les coeurs étaient devenus trop lourds et s’envoler fut impossible. Il fallut donc se mettre en quête d’un chemin qui permettrait de s’alléger. Le petit peuple chercha longtemps, mais ne le trouva point.

Un jour, un être que personne ne connaissait arriva parmi eux et indiqua ce chemin. Mais celui-ci parut si ardu que l’on n’osa pas s’y aventurer. Après tout, on s’était déjà bien habitué à sa condition ; on la connaissait. Que réservait ce mystérieux chemin ? Des secousses ? Des tremblements ? Des pertes de repères ? Les repères étaient rassurants, même s’ils ressemblaient aux barreaux d’une prison. Avec un peu d’imagination, on pouvait les faire se fondre au décor. Et puis pour s’aventurer sur le chemin de l’étranger, il aurait fallu de la volonté et du courage : c’était trop demander.

Le petit peuple finit par se liguer contre l’étranger et le chassa. Bientôt, le chemin dérangeant put s’estomper à son tour et la vie reprit un cours normal.

L’étoile passa à plusieurs reprises dans le ciel, mais ceux qui la regardaient maintenant ne la reconnurent plus comme étant la leur. Ils en inventèrent une autre qu’ils purent glorifier et leur étoile devint une illusion. D’illusion, elle se métamorphosa en utopie. D’utopie, elle se transforma en légende. Et de légende, elle passa aux oubliettes.

Les êtres continuèrent à vivre sur cette planète, la peuplant d’autres êtres. La joie s’en était définitivement allée pour laisser place à la nostalgie d’un ailleurs qui, croyait-on, n’existait pas…